Ecrits Jacquier Stajnowicz

“TOUT EST RELATION”

Le tableau lui-même, sa forme, je parle ici du support et de son fondement, c’est à dire le châssis.
Il ne peut fonctionner que parce qu’il est posé ici, sur le mur. Je ne peux oblitérer le va et vient entre le tableau et le mur,
d’où le travail de découpe du tableau.
La toile elle-même, tendue sur le, les chassis, accueille la dépose de la peinture et sa trace.
Pourquoi cet acte de dépose est-il toujours contemporain du monde ?
Il est un des lieux idéalisés de la mise à jour, à vue, de problèmes liés à ce :
“Tout est relation”.
L’un et le multiple
Le fond et la surface
Le plein, le vide
L’austérité et la fantaisie
Radicalité et tendresse
Opacité et transparence
Mobilité et immobilité.
In fine tous les opposés
Déposer ici, ces oppositions, les faire jouer, danser, les concilier, c’est rendre ce “tout” possible pour soi-même et pour le monde.

 

Renaud Jacquier-Stajnowicz


"DANS LA CLARTÉ DU JOUR ET DE LA NUIT"

Revue Regain, Maurice Blanchot, quelque chose nous lie. Université Paris 1. Panthéon Sorbonne

 

Là, me revient le souvenir de ma mort.
Dans celui à venir, je me rappelle de Maurice Blanchot,
"dans la clarté du jour et de la nuit".

En ces hauteurs,
l'air est si frais.
La parole est assourdie, absorbée qu'elle est, par cet espace alentour,
que je pressens, infini.
Des Rimzentrofs passent ici et là, en surprise, comme dans un angle aveugle.
Je ne peux pas dire que je les vois, je les devine plutôt, et sur mon épiderme glisse
la sensation de leurs plumes, aussi légères que le plus léger des duvets.
(Est-ce des plumes ?).

La rosée est absorbée par le sec, et le sec par l'humide.
L'humus est souple sous le pas du marcheur, il émeut !

J'entends des cris qui m'apparaissent inaudibles ;
Je ne sais d'où ils viennent. Serait-ce d'en haut ? Serait-ce d'en bas, à droite, à gauche,
ou ailleurs,

là, à l'intérieur ?

Je comprends bien qu'ici, les phrases telles que : "c'est cela, c'est ceci"
ou encore, "ce que je dis, sais", sont des incongruités ;
d'ailleurs, si par le passé je les ai prononcées,
les réponses que j'obtenais alors, étaient incompréhensibles,
ou plutôt, d'une compréhension autre, où la raison se démembrait.

C'est pour cela qu'ici, ce qui s'y passe demeure insaisissable ;
je les appelle donc des Rimzentrofs, et faute de mieux, ce que je peux vous dire,
c'est qu'ils ont un rapport de cousinages avec les oiseaux.
Seraient-ce des oiseaux ? Je ne sais.
Ici, oui et non n'existent tout bonnement pas !
Pourtant, ils sont

 

Renaud Jacquier Stajnowicz.

Autres écrits

Elisabeth CHAMBON - Conservateur Musée Géo-Charles

“Je suis tout ce qui est, qui était et qui sera et aucun mortel n’a soulevé mon voile” (1)

Et si cette inscription s’adressait à la peinture même, à l’art simplement, comme si l’événement de peindre, la cérémonie de la peinture nous livrait l’impossibilité du dévoilement. La peinture donnera-t-elle ce coup de main, ce geste “à l’arraché” par lequel le secret se laisse dérober.
Il y a bien ici comme en fraude quelque chose qui s’introduit et qui rend inutile le souci de la compréhension.


Et pourtant, tout est là, à portée de main, des couleurs transparentes et profondes, impérieuses, refuge de l’innocence, clé d’une communauté de langage, de relations des êtres entre eux.
Jacquier-Stajnowicz choisit le monochrome, manière physique d’amener la surface à l’incident, rendant fragile toute prise. La couleur non descriptive évite l’inflation “radicale” afin de privilégier l’intervention, le passage de l’acte de peindre.


Non tenu par une doctrine ou un système clos, le geste peut librement sonder l’espace pictural et faire s’enflammer le réel à s’écarquiller les yeux, représention de “l’imprésentable” ou “éclat de présentation”. Le réel “propriété de ce qui sature les sens” selon Valéry (2), déborde jusqu’à l’excès, excès qui insiste et résiste jusqu’à nous laisser interdit. L’absence de sujet ou plutôt son trop plein, s’élève au-dessus, ouvrant un champ où l’échelle du tableau est bien l’échelle du corps.
La peinture forme une famille où se noue l’alliance entre l’oeil et le coeur dans le flux et le reflux du pas du marcheur, des pulsations. Blanc, noir, bleu, le regard s’écrase, scrute l’image, arpentée du sol au mur et au-delà, confrontée à l’espace du lieu, refermée dans son mutisme.In extremis, à toute vitesse, la peinture échappe au contrôle, à la fermeture qui l’entraîneraient vers un fini où se perdrait l’équilibre entre “personnel et impersonnel”, ce juste point entre l’être et la nature.


Cette démarche volatilise les idées tenaces d’une peinture/objet, peinture de chevalet/peinture sculpture. Y. Klein (3) affirme que “ses propositions monochromes sont des paysages de liberté, je suis un impressionniste et un disciple de Delacroix”. Jacquier-Stajnowicz le rejoint bien dans la dématérialisation de la couleur en corps “immaculé, calme, détendu”.


La peinture exhibe son secret jusqu’à nous laisser tout essoufflé, médusé, à l’arrivée et sur le tranchant de la toile, “petite soeur”, il faudra désormais nous souvenir de ce qu’il y avait avant ; vu entre plasir et déplaisir. Seule, la peinture permet cette poursuite, cette façon de dévaler la surface dans la lumière, peu importe la distance pour nous sujet “insupportable enfant gâté” (4). La poursuite n’a de raison d’être qu’à toucher l’invisible dans le visible, à l’instant où l’espace entre moi et les choses n’est relié que par l’expérience vécue.L’intensité plastique des oeuvres de Jacquier-Stajnowicz rend presque possible d’explorer ce qui impulse le geste et inversement son silence nous trouble, en se gardant bien de la montrer.Ce trouble est sollicité, quand il vient faire vaciller nos codes jusqu’à faire s’effondrer notre volonté de puissance et susciter l’affolement. Alors, une certaine idée du beau s’immisce par surprise, en un éclair.

1 Inscription du Temple d’Isis, E. Kant, critique de la Faculté de Juger (CF) Akademie Ausgabe, Berlin 1913
2 P. Valéry, dans ses cahiers
3 Y. Klein, dans son journal, 23 août 1957
4 C. Lévi-Strauss

 

 

A propos de l'exposition CONCRETUDE - Musée Mouans Sartoux

Pour Renaud Jacquier Stajnowicz, si sa peinture s'inscrit dans une continuité traditionnelle de moyens :  le support, châssis toile de lin, l'encollage, la matière : "la peau de la peinture" Elle est aussi un questionnement sur son rapport à l'espace et à son appréhension à la fois corporelle, esthétique et mentale.

 

Objet peinture qui s'affirme ici comme un corps redressé, disposé,  là, prêt à la rencontre.

Nous avons dans cet espace, la même oeuvre disposée de deux manières différentes.

Les oeuvres sont concrètement par leurs matérialité, en relation, en rapport avec le lieu d'accueil, ici, le mur, les angles. Ces rencontres sont une "élévation amoureuse", l'une inspir : extension, l'autre expir : contraction.

Elles confirment ici l'organicité des oeuvres.

 

Au dedans de l'oeuvre, le rapport noir/blanc : intériorité, au delà de l'oeuvre l'ouverture sur le lieu, le monde : extériorité

Il n'est plus question d'habiter seulement la toile, par la dépose d'une trace peinture, mais de faire que l'oeuvre habite cet espace, ce volume, avec les contraintes qu'il propose.

Pas de violence ici, tout est relation.

 

Relation dans et avec le lieu, dans lequel est inclus par sa présence même le spectateur ; celui ci par sa déambulation se déplace dans l'oeuvre qui est, au delà des propositions de Jacquier Stajnowicz, la totalité, l'espace même du lieu. Ces propositions artistiques sont une réconciliation, avec une réalité, là, maintenant.

 

 

MANIFESTE DE L’ART CONCRET

Manifeste I



Manifeste II
L' Art Concret

L'art concret n'est pas un dogme, pas un "isme", il est l'expression d'une pensée intellectuelle. Il connaît une pluralité de langages.

L'art concret est déterminé par le résultat, par la visualisation d'une pensée et non d'une méthode.

L'art concret est le reflet de l'esprit humain pour l'esprit humain.

L'art concret s'oppose au sentimental, s'oppose au mysticisme.

L'art concret n'est pas une interprétation, une illustration, un symbole. Il est le réel.

L'art concret n'est pas une transposition de la nature.
Il n'est pas une abstraction.

L'art concret n'est pas narratif.
littéraire.
Il est proche de la musique.

L'art concret prend forme avec l'aide de la couleur, de l'espace, de la lumière, du mouvement. C'est ainsi qu'il se concrétise.

L'art concret ne témoigne pas du privé. Il confirme l'universel.

L'art concret est lié à l'architecture, au dessin industriel.

L'art concret englobe le monde artificiel. il ne différencie pas l'Art de l'art appliqué. La différence se situe dans la fonction.

L'art concret veut mobiliser notre sens esthétique, notre créativité, notre conscience sociale.

L'art concret veut clarifier, participer à l'harmonisation de notre monde artificiel.


UN NOUVEL ESPACE

Je veux construire un nouvel espace, un espace sans commencement ni fin, dans lequel tout vit, où toute vie est stimulée. Cet espace sera tranquille et bruyant, immobile et en mouvement. II sera haut, très haut quand je le désirerai et bas, quand je voudrai qu’il soit bas. Je pourrai construire partout mon espace, sur la surface la plus petite, ou alors il sera immense comme une ville, un pays, ou même comme une idée.

Il sera gai, plein de vitalité, plein de couleurs et de mouvements, mais en même temps il sera tranquille, plongé dans une profonde méditation sans aucune exigence, il sera sans couleur. froid, prêt à se transformer à ma guise, il sera comme je le veux.

Puisqu’il est réel et surréel, constructif et informel, coloré et sans couleurs, matériel et immatériel, naïf et intellectuel en même temps, il n’aura plus besoin de l’art, puisqu’il est un objet d’art lui-même et les habitants de cet espace seront les plus grands artistes de notre temps, tous pourront y habiter.

Essayez de trouver un espace sans début, sans fin et sans limites. Si vous opposez un miroir à un autre miroir, vous trouvez un espace sans fin et sans limites, un espace aux possibilités illimités, un nouvel espace métaphysique.

 

Christian Megert (1961)